OUZBEKISTAN PERLE D ASIE CENTRALE mai 2017

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Quand on habite la Russie, il est peu probable de visiter de fond en comble ce pays-continent. Au vu de mes déjà nombreuses escapades, je vois bien que j’en connais plus que la plupart des russes et ce serait devenir voyageur professionnel que d’ajouter les quinze anciennes républiques soviétiques. D’autant que certaines ne font pas rêver, d’autres comme ces pays en STAN ne vous sont pas engageantes non plus, avouez le. Et pourtant… Les pérégrinations historiques de l’Asie centrale ont façonné la richesse humaine et culturelle hors norme de ces populations mé- connues en Europe que nous avons pris l’habitude de côtoyer à Moscou.

En route vers les 1001 nuits.

Alors oui je me lève et dormirai dans une autre vie. En route, déridons notre front ! Bienvenue en Ouzbékistan, entre Khiva, Boukhara, Samarcande et Chakhrissabz… Ces noms sonnant parfums à la Yves Rocher sont une réelle invitation au voyage, intérieur et spirituel, mais aussi historique, entre vrai conte des 1001 nuits et récits de Marco Polo. Car déjà il faut s’y rendre. L’Ouzbé- kistan est très enclavé, par la route il faut passer 2 pays avant d’y pénétrer. Il est bordé par le Kazakhstan, le Kirghizistan,

le Tadjikistan, l’Afghanistan et le Turkmé- nistan. Depuis Moscou 4 heures d’avion et 30° d’amplitude thermique. Surprise, le dépaysement est total, l’architecture extraordinaire, l’accueil inoubliable… Contre toute attente, l’Ouzbékistan est une destination enchanteresse!

Un chapelet de conquêtes

L’Ouzbékistan se raconte par l’histoire inouïe de ses invasions, sans oublier celle de la fameuse route de la soie qui commença au IIème siècle avant JC depuis la Chine. En plein milieu de l’axe est-Ouest (Xian-Venise) et Nord- Sud (Astrakhan-Delhi), l’Asie centrale a vu défiler des générations de caravanes aux marchandises les plus précieuses et inhabituelles. Qu’importe que les terres soient arides, elles sont prometteuses car situées entre Orient et Occident. Elles virent s’a ronter des dynasties de guerriers depuis le VIème siècle avant JC. Grosso modo s’y succédèrent : les Perses, les Grecs d’Alexandre le Grand, les Turcs, les populations païennes comme les Zoroastriens, les Arabes, les Perses à nouveau avec les Samanides, les Turcs encore (ancêtres Ouzbeks), les Mongols de Gengis Khan, di érentes dynasties comme les Timourides de Tamerlan et les Chaybanides (dynastie musulmane mongole des Ouzbeks)… jusqu’à l’Empire Russe qui en signa la dernière conquête en 1867. Révo- lution de 1917 oblige, la République Soviétique d’Ouzbékistan fut créée en 1929. Perestroïka oblige également, elle devint indépendante en 1991. L’ancien apparatchik soviétique Islam Karimov en fut le premier président, menant une politique autoritaire et dictatoriale mais qui réussit bon an mal an à faire pros- pérer le pays et à l’ouvrir sur la scène internationale. Vu de loin, on imagine un régime dictatorial, avec des atteintes aux droits de l’homme, une presse muselée, une opposition inexistante et un degré de corruption parmi les plus haut du monde. Sans doute, oui. Mais ces pays m’ont appris à ne plus porter de jugements hâtifs et bienséants. L’universalisation du bien fondé de nos valeurs démocratiques n’est pas non plus une solution diplomatique et peut être vue comme une autre dictature. Par ailleurs, ces seize premières années de présidence ont également consi- déré les années soviétiques comme salutaires dans le développement économique, sanitaire et culturel de l’Ouzbékistan. Et ce sentiment général est toujours actuel. A force de tenter de chi rer les morts du régime soviétique, j’avais éludé l’aspect de modernisation bienfaitrice, fusse-t-il dans un esprit de main-mise. Les Ouzbeks le disent eux-mêmes, sans les russes leur pays serait tel l’Afghanistan, avec la dérive extrémiste que l’on connaît aujourd’hui.

La messe est dite

Justement, est-ce dû à 70 ans de régime areligieux que ce pays paraît si laïc et progressiste ? Vu de l’intérieur, du cadre de mon séjour Ouzbek, je tombe au pays des Bisounours. Bon, il y a forcément un peu de prosélytisme de la part des guides mais force est de reconnaitre que ce pays musulman répondant a un état laïc revendiqué a l’air de marcher droit dans ses bottes. D’un islam tolérant, sunnite à 99% et d’obédience soufie, il n’y a pas d’obli- gation à être pratiquant. On travaille le vendredi et il n’est pas rare de consom- mer porc et alcool. Nos allées et venues dans les mosquées en activité se firent toujours en jupe estivale et cheveux au vent. On est même surpris de tomber sur la prière du vendredi qui attire tant de fidèles dont la physionomie rappelle l’histoire de l’Ouzbékistan : on voit des très bruns, des roux, des yeux noirs, des bleus, des verts, des yeux bridés, en amande, des costumes du Nord, du sud… Bref des influences de Korezm, plus iraniens, des Grecs, des turcs, des mongoles… La seule chose en commun: le regard bienveillant sur notre brochette de femmes, et même sur nos objectifs vissés sur eux.

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Les âmes vivantes

Sans vouloir contredire Gogol, ceux-là d’Ouzbékistan sont bien vivants. J’ai eu l’impression de vivre le syndrome du japonais foudroyé de bonheur en arrivant dans le Montmartre d’Amélie Poulain. Ce fut une telle bou ée de joie de revoir des gens sourire, 13 ans de vie ex-soviétique tout de même. Transpor- tée dans un ailleurs asiatico-oriental, on est même surpris de pouvoir commu- niquer avec les autochtones, le russe permettant cette fabuleuse impres- sion de parler d’un coup une langue des 1001 nuits. Et c’est parti pour les rencontres. A chaque fenêtre une âme, à chaque porte un sourire bienveillant avec qui échanger quelques mots. Les enfants s’amusent à saluer en toutes les langues. Malheur au premier touriste qui leur donnera bonbon puis billet. Les habitants sont d’une sollicitude toute gratuite envers le voyageur étranger. Ou Ouzbek d’ailleurs, car dans chaque site nous rencontrions de nombreux touristes ouzbeks vêtus de leurs plus beaux atours rappelant leur région comme une carte de visite. Tous ne rêvant que de poser en photo avec nous; finies les photos volées. Même

ambiance le soir dans les cafés trendy, de Lyab-i-Hauz à Bukhara, où Ouzbeks et touristes se mélangent bons enfants. Beaucoup de russes mais palme d’or au tourisme français, à la moyenne d’age curieusement canonique. Le coût de la vie attire un tourisme grandissant rapportant des souvenirs à 20 $ qui demandent 15 jours de travail, à l’ins- tar de ce Suzanné brodé à la main ou cette peinture miniature de la route de la soie. Dans les bazars aux allures de caravansérail, pas (encore) de sollicita- tion commerciale intensive, les artisans prennent le temps de montrer leur ouvrage avec fierté. A propos, le salaire moyen d’un prof est de 400 $ mais un balayeur, 80 $… 27 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. La libéralisation de l’économie est di cile dans les pays qui préservent encore les intérêts de quelques élites influentes. Mais à suivre, car Shavkat Mirziyoyev le nouveau président semble justement balayer devant sa porte, même s’il fut pendant dix ans le 1er ministre de Karimov.

50 motifs de bleus

Après les bulbes dorés, je commence à voir des coupoles partout, aux nuances de bleu infinies. Un dicton local dit que si le ciel venait à disparaitre, l’ar- chitecture le remplacerait. Un mot sur leur beauté qui se rapprochent des étoiles et de Dieu. Tout n’est que jeu d’échelle et rapport de proportions finement calculés. Dans ces lieux des 1001 nuits, chaque regard posé est un jeu de composition récompensé par un cadrage idéal. Toujours un jeu de lignes où la chaleur du bois contraste avec les bleus des majoliques. A bas le Feng-shui, vive la surcharge des motifs ! L’Islam interdit toute représentation humaine et Dieu sait qu’on a inventé toutes les composi- tions florales et géométriques possibles. Mais l’architecture Ouzbek conserve ce mélange subtil de cultures orientales et païennes.

Sur les places publiques, l’entrée des mosquées, des madrassas, des khanakhas et des caravansérails se font face et se ressemblent. On entre presque au hasard soit au sanctuaire, à l’école, à l’hôtel ou au bazar! On recon- nait une madrassa à une mosquée par les terrasses des cellules des étudiants. Sorte d’E.N.A, on apprenait dans ces écoles sciences, lettres, arts et bien-sûr la religion. Dans les palais privés, un porche somptueux donne toujours sur une cour principale dont les quatre côtés ouvrent sur quatre bâtiments à fonction spécifique: habitation, administration, services et harem. Un Khan pouvait avoir 4 femmes légitimes et jusqu’à 40 concu- bines, toutes triées sur le volet (ou le moucharabieh plutôt ! ). Chaque édifice est précédé d’une terrasse extérieure appelée aiwan. Presque un auvent, il est toujours soutenu par une série de colonnes de bois ciselé qui crée un jeu optique des plus merveilleux.

Alors que les monuments rivalisent depuis des siècles de joyaux des plus grands artisans, les murs des villages sont encore faits de nos jours avec cette même technique de paille et de terre séchées. Les rues couleur pous- sière sont étroites et peu avenantes, les portes toujours fermées. Symbolique- ment le seuil est un passage important, la porte doit faire o ce et e et. Or les poignées de portes sont des bijoux, preuve discrète mais tangible qu’elles ouvriront sur des paradis intérieurs.

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Amir Timour de Chakhrissabz

Pourquoi tant de beauté en Ouzbékistan? Le style Timouride est mentionné à chaque pas, évoquant un lointain Amir Timour surnommé Tamerlan. A son indépendance, L’Ouzbékistan a choisi ce personnage du XVème siècle comme symbole national. Parent éloigné de Gengis Khan, fils de brigand né dans une caravane, Tamerlan est surtout le fondateur de la dynastie des Timourides qui a existé jusqu’en 1507. Il fut sans doute le plus grand des conquérants, et de fait l’un des plus cruels. Sa conquête fulgurante du monde islamique le fit régner jusqu’en Mésopotamie, Anatolie, Syrie, Égypte et Inde. Il meurt à 71 ans alors qu’il s’attaquait à la Chine ! Donc ce Tamerlan, bien qu’illettré, avait un grand goût pour la culture et l’art. À chacune de ses conquêtes, il déportait artistes et artisans vers Samarcande, ce qui créa un nouvel art métissé et brillant : le «style timouride international»qui se di usa dans tout le monde islamique après sa mort. Sur la fameuse place Registan de Samarcande, la plus grande et la plus belle d’Asie centrale, la grande mosquée à Coupole bleue fut construite pour célébrer sa conquête de l’Inde. La foule se presse jour et nuit sur cette place emblématique dont les porches monumentaux sont une invitation miri- fique à la mosquée, à la madrassa et au caravansérail des XVe et XVIIe siècles.

En route vers Chakhrissabz, la ville natale de Tamerlan, à 150 km de Samarcande, dans les montagnes de Zerafchan. Via des steppes idylliques, on a du mal à réaliser qu’on se trouve dans un pays désertique. La surprise est de taille d’arriver sur les vestiges XIVe siècle des gigantesques portes de la ville. Visibles de loin pour intimider les ennemis, autrefois deux fois plus hautes, atteignant 80 m, on pouvait y lire: «Que celui qui doute de notre puissance regarde nos constructions». Classée à l’Unes- co pour son 2700ème anniversaire, la ville de Chakhrissabz est tellement bien refaite qu’elle fait trop proprette. On n’est jamais content…

Bains, aerobic, sextant, chau e-souris, mer d’Aral, éco-musée, minaret, Père- Lachaise, remparts et algorithme… Cette liste n’est pas un poème sonore mais ma malle à souvenirs Ouzbeks. Imaginez…

– Se purifier dans les bains turcs où rien n’a changé depuis le XVIe siècle fut une expérience hors du temps. Les pierres, la lumière zénithale et la nudité n’ont pas d’âge.

– Tomber à 5h du matin sur le footing en claquettes d’une cinquantaine de femmes trottinant vers leur séance de gymnastique collective en plein air dans les jardins de la place Registan.
- Découvrir le sextant gradué de 63m de rayon dans l’observatoire du XVe siècle signé Oulougbek, petit-fils astronome de Tamerlan. Il eut l’audace de dire : « Tout l’Empire finira par s’écrouler, la religion devenir un brouillard dans la tête des gens, les œuvres d’un scientifique traversera les siècles. » Il en eu la tête coupée en 1449.
- Ne pas aller sur la mer d’Aral car… elle n’existe plus en Ouzbékistan ! Les eaux des deux rivières l’alimentant furent détournées pour l’intensification sovié- tique de la culture du coton dans les années 60. Ancien port de pêche, la ville de Mouïnak est aujourd’hui au milieu du désert, ampleur d’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXe siècle.

– Se lever à 4h30 avec le soleil et les oiseaux, hirondelles chassant les chauve-souris. Le roucoulement des tourterelles est le même que celui de mon enfance. Il fallait aller si loin pour s’en souvenir… La solitude d’un instant sait fabriquer les minutes heureuses.

– Dormir à la belle étoile, non pas dans le désert mais protégée des remparts de Khiva, dans le tapshan de la cour intérieur de l’hôtel Omar Khayyam, une sorte de lit surélevé où l’on mange (d)étendu.

– Faire un vœu au père-Lachaise ouzbek à la nécropole XIVe de Chakhi-Zinda, une ruelle de tombeaux turquoises où tout n’est que finesse et élégance. Grand centre spirituel, on considère sa visite telle un pèlerinage à La Mècque.

– Tenter à tout prix de monter en haut d’un minaret (resquille, corruption d’un policier…). Expérience étrange que de monter dans un boyau de marches inégales plongé dans la plus totale obscurité. Et être aveuglée de soleil et de beauté tout la-haut.

– Sauter d’ombre en ombre pour traverser la ville de Khiva à l’approche du zénith, où plus un seul chat ne s’aventure sous 42°. Mais gare à ne pas se perdre dans les méandres des ruelles. Heureusement les minarets sont tels des phares et des amers.

– Longer sur des centaines de mètres les remparts ocres de Itchan-Kala et réaliser qu’on est enfermé dans une ville. Mais où diable sont les portes? Aux quatre coins cardinaux forcément. La fortification est la valeur sûre de toutes les dynasties de la terre, Vauban n’a pas fait autrement. Ici cela ressemble à d’immenses châteaux de sable menaçant de s’effriter.

– Réaliser que l’Ouzbékistan a vu naître les plus grands savants et philosophes. Ainsi, le médecin Avicenne ou le mathématicien Al-Khwarizmi qui comme son nom l’indique presque, est le père de l’algorithme.

Et pour finir, une anecdote de Nasred- dine Khoja, philosophe mythique de la culture musulmane qui ne quittait pas son âne. Ses histoires bouffonnes et absurdes sont prises comme des morales.

Un jour, des gens ont demandé à Nasredddine:

« – Khoja, combien d’amis avez-vous? » « – Je ne peux pas le dire maintenant, car cette année j’ai eu une moisson abondante et vis fort à mon aise. Je vous répondrai donc à la prochaine année de famine ».

En tous les cas, le cercle des amis des Petits voyages, d’année en année ne cesse de grandir et de se rassasier. Merci grand Khan Degreve et ma Tsar (des) Voyages. Préparez-nous la neige et les Caribous du grand nord en Yakoutie !

Emmanuelle Sacchet Dantoine Juin 2017

*Omar Khayam, mathématicien, savant, astronome, poète, philosophe des Xe et XIe siècles, est un sage Perse

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