Kazan, capitale du Tatarstan – novembre 2016

Sans qu’il n’y paraisse, voyager en sainte Russie implique la découverte de moult républiques. A Moscou, tous les chats nous paraissent gris et pourtant les habitants sont souvent originaires d’endroits insoupçonnés, aux noms exotiques.

C’est ainsi que l’express de nuit Moscou-Kazan nous a bringuebalées à 60 km/h dans la capitale du Tatarstan. Prendre le train fait déjà partie du dépaysement car di cile de s’habituer à ces terribles provodnitsa, guerrière en chef de leur wagon, rôle inconnu chez nous. Bon signe, notre Irina fut un bonheur ambulant, rigolant devant l’organisation à la française du gros rouge-saucisson. C’est que les voya- geuses des P’tits Voyages ont du savoir vivre et plus d’un couteau suisse dans leur poche. Et du chocolat belge. Et des médicaments. Et des robes du soir. Et des his- toires drôles. Chacune sa spécialité, notre cheftaine Fabienne recrute la ne eur internationale.

 

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Dynamic city

720 km et moutons plus tard, l’arrivée au lever du jour donne de suite la couleur musulmane à notre a aire : le pro l d’une immense mosquée grossit à chaque ballastre. Kazan est le centre religieux musulman de la Russie.

De fait, Kazan a toujours été un nœud de communication entre l’orient et l’occident : route de la soie et commerce de fourrure obligent.

La ville accueillit également la décentralisation industrielle pendant la Grande Guerre Patriotique. Mais Kazan s’est épanouie dès le début du XIXe siècle grâce à la création en 1804 de l’université, sous l’égide de professeurs allemands et suisses. 40 ans plus tard,

La ville abrite 1 216 965 habitants dont 48,6 % de russes et 47,6 % de tatars, un parfait équilibre. Qui se justifiera dès la connaissance d’Asoul, notre guide tatare musulmane qui insiste Tolstoï y fut étudiant, et en son temps sur sa laïcité et celle du Tatarstan, Lénine. Aujourd’hui, pas moins de exemple de multiculturalisme réussi. 35000 étudiants viennent de toute la Russie et du monde entier ; même nos élèves du Lycée Français de Moscou y font des partenariats, dont les secondes en avril prochain.

Devenue capitale sportive, dotée de complexes d’accueils démesurés, les rencontres internationales s’y succèdent à l’année, comme les Universiades et bientôt la coupe du monde de football de 2018. Les a ches des gymnastes nous ramènent au bon vieux temps des médailles des pays frères.

Kazan, le dernier endroit où l’on cause

Kazan est riche de sa culture, de son pétrole, de son gaz, de son dynamisme industriel et économique, de son agriculture et elle le fait savoir.

Bon, il faut se faire à l’idée : la ville n’est pas d’une beauté confondante. Comme l’atteste dans le quartier russe au nord, le paysage post-soviétique habituel. Le quartier Tatare au sud de la ville est plus exotique, à l’instar de la vieille rue piétonne Kayoma Naciri. Entre datcha et chalet suisse avec modénatures gréco-trucs et minaret, le style est indé nissable. Les nouveaux quartiers aménagés sur la rive gauche de la Volga, large comme un lac, annoncent une ville résolument moderne. La première impression d’être tombé dans un pays en voie de développement est vite rattrapée par ce dynamisme qui fait oublier le kitsch élevé au rang d’art (le Moyen-Orient est battu). Avec le dragon comme symbole, la ville utilise la fantas- magorie de l’animal pour construire des architectures improbables à l’image du monumental palais des mariages en forme de chaudron magique entouré de chimères.  Et toujours de respecter la confession de l’autre : dès qu’on érige un minaret, on construit un bulbe. Ainsi, les dates importantes des deux confessions sont fêtées de part et d’autres des deux communautés musulmane et orthodoxe. Ainsi soit-il.

 

Les mille ans du Tatarstan

C’est historique : la conquête de la Tatarie fut la première annexion par l’Empire russe d’une région peuplée de non- Russes ! En 1552, sous le règne d’Ivan le Terrible, la ville fut annexée à la Russie après un long siège à l’issue duquel une bonne partie de sa population fut massacrée et les survivants déportés. Un évêché fut créé sur place. L’icône miraculeuse de la vierge de Kazan aurait aidé le terrible tsar à conquérir la région. L’originale a disparu mais les russes vénèrent pareillement les copies. C’est en l’honneur de la victoire qu’Ivan le terrible t construire la cathédrale de Basile-le-bienheureux sur la Place Rouge. Le kremlin de Kazan (classé à l’Unesco depuis 2000) fut bâti sous Ivan IV, au-dessus des ruines de l’ancien château des khans de Kazan.

Pour son millénaire en 2005, la ville de Kazan s’est vue parer d’un métro et surtout de la plus grande mosquée d’Europe, celle aperçue depuis le train. Située en plein centre-ville, construite dans l’enceinte même du kremlin devant l’église orthodoxe, la mosquée Qolşärif et ses sept minarets dé ent èrement le ciel.

L’intérieur est d’un luxe inouï, œuvres des plus grands maîtres européens. Toute la journée, on lit en langue arabe le Coran, qui est di usé depuis les minarets extérieurs.

 

Deux échappées belles

Soyons franc, Kazan peut se visiter en un jour. D’où les virées alentours. On longe la Volga, long euve tranquille de 3530 km, le plus grand d’Europe, qui ressemble parfois à une mer avant de se jeter dans la Caspienne. Bientôt gelée, les voitures leront dessus pour palier à l’unique mauvaise deux-voies.

200 km plus loin, la ville de Bolgar nous fait remonter dans l’histoire. Les 8000 habitants sont-ils les descendants de ce que fut la capitale des Bulgares? Venus de la Volga du VIIIe au XVe siècle, la plupart des historiens s’accordent pour dire qu’ils furent vers l’an 1005 les fondateurs de Kazan (d’autres estiment que ce furent les Tatars de la Horde d’or). Les vestiges de cette ville médiévale sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2014. Et pourtant il n’en restait que quelques rares pierres originales. Grâce aux travaux minutieux de l’organisation, on a découvert les douves et les murailles de la ville, une ancienne mosquée, un minaret, des bains publics, des vestiges du sanctuaire du Khan et un tombeau de princesse. C’est mignon, bien propre, avec un musée aussi moderne qu’incompréhensible… mais comment dire : où sommes-nous ? Sauf respect pour l’Histoire qui est inestimable, j’hésite entre l’éco-musée, le lieu saint ou la reconstitution pour un lm. Un égarement de l’Unesco ? Sans doute tout à la fois. Tout à la foi ? Car tout près se construit une école coranique.. On se croirait dans un pays arabe voire en Inde devant l’immense mosquée blanche de Bolgar, telle un Taj Mahal russe. Construit en 1991 dès la chute

du communisme, il célèbre le 1100e anniversaire de l’adoption de l’islam par le khanat bulgare de la Volga. Ah, n’oublions pas la meringue blanche abritant le plus grand Coran imprimé au monde. Avec diplôme original du livre des records 2011, encadré comme il faut.

2.jpegLe lendemain, toujours sous un soleil éblouissant, en route vers Sviajsk ! Ce nom d’éternuement est une charmante presqu’île de 250 âmes. C’est ici qu’Ivan le terrible a élaboré une stratégie audacieuse pour s’emparer de Kazan. En 1551, en quatre semaines, le tsar t bâtir cette petite île à partir de pièces en bois fabriquées à Ouglitch et intelligemment transportées par la Volga.

Elle servit de forteresse à l’armée russe au cours du siège de Kazan. Après la victoire, elle devint un centre de christianisation desTatars.Malgré un froid indécent, il fut très agréable de défiler dans les rues désertes. La vue d’un gigantesque parking à bus laisse imaginer le ot touristique des jours meilleurs.

 

Hommages

Un peu de culture… En 1884, Kazan fut marquée par la publication du tout premier exemplaire du fameux livre «Récits d’un pèlerin russe». Véritable périple d’un mendiant russe à travers le pays ou œuvre de fiction, on ne sait, cet ouvrage anonyme est un pilier de la spiritualité orthodoxe russe que je vous recommande vivement.

Côté littérature citons Ğabdulla Tuqay, le poète tatar national : «Oh, ma langue, langue maternelle, vous êtes l’âme et vous êtes mon cœur !»

Mais je ne conclurai pas sans une pensée à la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva qui s’est suicidée en 1941 à Ielabouga, petite ville du Tatarstan. Aller si près d’elle sans m’y rendre me fut un déchirement.

Une pensée également à tous les déportés sous Staline. Pour eux, Kazan représentait le dernier camp de transit avant la lointaine et dé nitive Sibérie.

Spécialités tatares

Terminons sur une note sympathique. Pas de blague, malgré les km avalés, les P’tits Voyages font grossir. Car on avale aussi les spécialités incontournables. C’est tellement rituel qu’il faut bien essayer et c’est pas poli de refuser. Ici, c’est régime 1 kg de pâte à levure par jour. Sucrée et salée. Mention spéciale pour les pâtisseries quasi orientales et le fameux Itchpij mak, sorte de triangle fourré à la viande. Impossible de retenir le nom mais le goût si, car… servi à chaque repas ! Oh et j’oubliais le tchak-tchak, cette sucrerie mielleuse et nalement irrésistible qu’on fourrera dans nos valises retour, allez savoir pourquoi.

A Kazan, difficile de s’habituer aux déjeuners qui finissent à la nuit.

3En effet et, avec le même fuseau horaire qu’à Moscou, il fait déjà nuit à 15h. Nos repas furent d’une bombance sans pareille mais palme d’or de la non-faim dans un restaurant central de Kazan genre Saturday Night Fever, un Disneyland culinaire halal au cœur des HLM où l’on ne mangea presque rien. Du coup j’ai marché jusqu’à plus soif dans la ville pour digérer. Sur le chemin de retour vers l’hôtel, lèche-vitrine nocturne sur la rue principale. Fatal, à minuit un magasin encore ouvert ! Des bottes tatares traditionnelles se sont jetées à mes pieds : toutes de cuirs colorés surpiqués en motifs oraux, genre santiags mexicaines. Je sais qu’elles risquent de ne pas tenir la route hors de Kazan mais je repars avec, mon côté folklo-excentrique assumant pleinement les choses. N’empêche, quelle fierté une fois revenue à Moscou de me faire arrêter dans la rue par des tatars reconnaissant leurs chausses.

Les voyages entretiennent la jeunesse et les bonnes relations!

Emmanuelle Sacchet Dantoine

 



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