LES ÎLES SOLOVKI – MAI 2016

 

Perles et terreurs du Nord

Il est de ces voyages que l’on ne fait pas par hasard et d’où l’on ne revient pas indemne. L’archipel des Solovki fait partie de ceux-là. A 500 km au nord de Saint-Pétersbourg et 167 km du cercle polaire, c’est avant tout un séjour paradisiaque dans une île à la nature exceptionnelle. Le dépaysement est immédiat ; l’Unesco ne s’y est pas trompé en classant les 347 km² de l’archipel au patrimoine mondial en 1992 — l’un des premiers de la Russie — et en créant en 1974 une réserve naturelle protégée. Pourtant, quand on connaît l’histoire de la Russie — ou même à peine — on ne peut s’empêcher de penser que ces îles furent les lieux d’expérimentation des premiers Goulags… Qu’ont-ils dû éprouver ces centaines de milliers de prisonniers en accostant sur cette île au cadre mirifique qui allait devenir leur martyre ? Un voyage paradoxal donc, mais c’est justement ce devoir de mémoire et l’amour de la Russie qui justifient une telle destination.

Un monastère froissé dans la poche

Autrefois — et encore parfois aujourd’hui — venir ici était une aventure de plusieurs jours de train et de bateau. Notre joyeux groupe de onze personnes transporté par Tsar Voyages a choisi l’avion jusqu’à Arkhangelsk. Puis, un bruyant coucou autrement appelé Antonov a vaillamment survolé la mer Blanche pour se poser 50 minutes plus tard sur la piste en métal dentelé de l’îlot central. La silhouette du monastère nous cueille dès la sortie de l’avion. Un monument déjà familier car déplié quotidiennement : c’est l’effigie du billet de 500 roubles! Certainement l’un des plus beaux monastères, en tous les cas le plus fortifié de la Sainte Russie. Une suite d’imposantes tourelles se détache, découpant un ciel menaçant qui s’avérera radieux toute la semaine. Huit flèches ponctuent majestueusement un mur massif de 11 m de haut et épais de 6 m, construit avec des pierres locales hors d’échelle, jusqu’à 5 m de large. De cette enceinte médiévale s’échappent les bulbes scintillants et argentés des églises, sous la lumière unique du grand Nord. On chasse les moustiques sous 9° en empruntant les chemins de poussière mordus de grands baraquements en bois sans fioritures — ceux-là mêmes où les prisonniers s’entassaient—. Tout est en travaux sur l’île: les bulbes sous échafaudages, les chemins éventrés au bulldozer, les nouvelles constructions en fondation… Au premier abord, l’ambiance est peu amène. Les lieux doivent s’apprivoiser dirait-on. Macha, notre jeune guide locale de 27 ans, aura cinq jours pour tout nous raconter, avec passion et patience.

 

Tout commence en 1429 sur des terres païennes

Il en aura fallu de la conviction pour fonder un tel monastère! Et aussi quelques légendes. L’histoire commença en 1429, quand deux moines, German et Savvati, en quête de spiritualitédécidèrent de planter leur solitude sur une île inhabitée, à peine fréquentée par quelques pêcheurs de la Carélie voisine. Ces lieux avaient précédemment servi de sanctuaire païen, pour preuve ces fabuleux labyrinthes de pierres et buissons dont il en reste une vingtaine. Leur sens comme leur datation restent flous mais les moines n’ont jamais cherché à les détruire. Devenus saints consacrés, nos deux pèlerins fondèrent un monastère à l’ordre strict, tourné vers la prière. De la première petite église en bois à l’un des monastères les plus influents et riches de la Russie, il aura fallu moins d’un siècle. Fin XVIIIe, plus de 200 moines y habitaient déjà. Puis, conséquences de la guerre de Crimée, 10 000 pèlerins affluèrent mi XIXe. Le monastère reçut alors des fonds de l’Empire pour la construction de bateaux et d’hôtels. Tous les bâtiments furent érigés en pierre à partir de 1882 (le réfectoire de 500 m2 le fut dès 1552) jusqu’à aboutir à cet ensemble permettant de vivre en parfaite autonomie, voire avec un certain modernisme, à l’image de cet ingénieux système de chauffage par le sol. De fait, on visite par une suite de passages voutés et d’escaliers couverts les églises, cathédrales, cuisines, dortoirs, blanchisserie, forge, séchoir à blé, moulin à eau, cellier, cellules, beffroi, cachots… L’éternelle dualité de l’île entre sacré et terreur opère instantanément : c’est sublime et désolé. Spirituel et effrayant.

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Un rôle central dans l’histoire russe

De fait, en véritable forteresse, Solovki a toujours servi de lieu d’exil — ou de prison sous les tsars — depuis le XVIe siècle jusqu’au début XXe. Pour exemple en 1666, les vieux croyants résistèrent longtemps à la réforme ecclésiastique de Nikon qui visait à centraliser le pouvoir de l’église. Pendant la guerre de Crimée, ce fut un poste militaire avancé en mer Blanche, décisif lors de la bataille de 1854 : le monastère ne tomba jamais aux mains d’un quelconque ennemi, danois, anglais, français ni même ottoman. Il ferma après la révolution de 1917 et fut transformé dès 1923 en “camp du nord à destination spéciale” connus sous le nom de SLON: Солове́цкий ла́герь осо́бого назначе́ния. “Le prototype d’un immense réseau de camps de concentration” selon les mots de Lénine dès 1918. On y envoya subir un « redressement moral » les personnes socialement condamnables comme les nobles, bourgeois, intellectuels, officiers tsaristes, antirévolutionnaires, anarchistes, mencheviks… Jusqu’en 1926-28, une relative liberté de pensée se maintint parmi ces déportés, d’abord séparés des criminels de droit commun qui furent progressivement déportés dans l’archipel. Les « politiques » ne furent pas forcément astreints au travail et jouirent de divers privilèges : liberté du courrier, abonnement à la presse, permission de visite, accès libre au théâtre et à la bibliothèque du camp, riche de 30 000 livres apportés par ces érudits.

Un système mangeur d’hommes

Mais, sous Staline, le régime se durcit. Ironie du sort, c’est un détenu, Naftali Frenkel, qui initiera la transformation la plus radicale du camp et fonda ainsi le système impitoyable du goulag. Sans oublier les cachots disciplinaires où rares sont ceux qui survécurent plus de trois semaines. Pour exemple ceux de la colline Sekirnaya où nous nous sommes rendus. Point culminant de l’île où trône curieusement un phare dans le bulbe du clocher de l’église, la vue est d’un romantisme indéniable. Mais on y a encore découvert en 2006 une fosse commune de 75 hommes, les mains attachées dans le dos, une balle dans la nuque… En 1937, sous la terreur, on y fusilla 1818 personnes, quotas obligent… Très vite, dans des conditions atroces, on utilisa les détenus à des travaux mangeurs d’hommes : extraction de la tourbe, construction de routes, de chemin de fer, abattage des arbres, coupe du bois, fabrication de briques, élevage de bêtes à fourrures… Pire encore, le ramassage de cadavres au sortir de l’hiver, l’opération perce-neige. Et puis, le terrible projet du Belamor Canal (reliant la mer Blanche à la Baltique) tua nombre de prisonniers des Solovki. A partir de 1924, 20 % des détenus étaient des femmes. Selon les témoignages, la plupart étaient violées. Il n’était pas rare d’en voir accoucher certaines sur l’île Anzer à 17 km. Elles revenaient au camp sans l’enfant qu’elles ne reverraient jamais.

Vie et destin

“La Russie se faisait écorcher vive car les temps nouveaux voulaient se glisser dans sa peau. Et les temps nouveaux n’avaient besoin que de la peau de la Révolution; ils écorchaient les hommes encore vivants.” Les mots de Vassili Grossman glacent. Les chiffres aussi. Mais personne ne peut dire combien il y eut de victimes aux Solovki. Sur les 100 000 détenus, on évoque 15 000 morts. On en connait 7 500 noms. Dont celui du grand-père de deux de mes amis, Georges Ossorguine, exécuté le 29 Octobre 1929. Je suis là aussi pour lui.

En 1937, le camp fut fermé pour devenir une prison. De 1942 à 1945, l’école des mousses y fut installée. 4111 adolescents y furent formés onze mois à la dure, sans jamais soupçonner l’inhumanité des lieux.

Aujourd’hui est un autre jour

Le monastère a rouvert en 1990, aujourd’hui sous la protection du patriarche Kirill. Seule une cinquantaine de moines y habite à présent et concourt autant à sa restauration qu’à la pérennité spirituelle de l’île. 853 âmes y vivent à l’année — dont 200 enfants — mais la population double l’été : 25 000 l’an passé. Bien sûr, les installations du goulag ne sont plus là et cette absence provoque l’imagination, la recherche des traces. Pourtant, on n’a plus évoqué cette machine à exterminer jusque dans les années 1980. Oublié? Par peur de la peur, les habitants — homo sovieticus malgré tout — ont cherché à vivre. A s’en sortir. A faire en sorte que leur île ne soit pas que synonyme de goulag. Normal. Il n’empêche que le monument aux morts de la Grande Guerre Patriotique paraît immense et rutilant comparé au rocher commémoratif des victimes du camp caché derrière un immeuble. La même pierre que sur la place Loubianka… Mais une poignée de gens de bonne intelligence et bon cœur ont œuvré à l’ouverture d’un musée du Goulag. A l’instar d’Olga Bochkareva, sa directrice. Maintenant que ce terrible passé n’est plus tu comme autrefois, que le souvenir des victimes n’est plus bafoué, alors oui, l’île peut enfin devenir un lieu à touristes en quête de spiritualité ou de villégiature décalée. Alors les petites boutiques d’objets artisanaux fleurissent aux beaux jours. On profite du jardin botanique planté par les détenus d’antan. On navigue jusqu’à l’île aux lièvres y admirer toundra et labyrinthe. On se perd en barque dans les canaux creusés à mains d’homme parmi les 500 lacs de l’île… Tiens, je remarque que les arbres sont jeunes. Ceux témoins du passé ont presque tous disparus. Signe de renaissance ?

Nuits blanches contre idées noires

En attendant, les lieux nous paraissent étrangement déserts et le village assoupi car le bal des bateaux des pèlerins et des touristes n’a pas encore commencé. Seul l’avion transporte à l’année les irréductibles. L’île est à nous! Avec ses nuits déjà blanches. J’ai sacrifié mon premier sommeil pour connaître la plus courte obscurité de ma vie. En vain, la nuit n’est jamais venue. Le coucher de soleil fut un plaisir passé au ralenti pendant des heures et des heures. Et chaque soir fut envahi de la même furieuse envie de revivre les intenses camaïeux orangés des cieux bleu pâle, le reflet du monastère sur les clapotis de la mer blanche, les promenades le long des bâtisses endormies où lentement sèche le linge, les chemins de terre dans les forêts, les discussions d’animaux qui se croyaient seuls…

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