Evasion au bord de la mer Caspienne : Astrakhan et le delta de la Volga ! octobre 2015

«Mais que viennent faire dix françaises à Astrakhan ?»

Voilà une question sans détour, posée maintes fois devant nous et dans notre dos, de la marchande de poissons séchés à notre guide Anton. Et pourquoi pas ! Avons-nous répondu en choeur et dans l’allégresse sous le doux soleil du sud de la Russie.

Effectivement, d’un voyage basé autour de la pêche qui n’intéressait personne, nos quatre jours se sont transformés en farniente bienfaiteur teinté de visites culturelles, de tours en bateau et de dégustation de caviar. Noir, bien-sûr. « Et les mêmes de s’étonner que c’était peut-être le but de notre voyage… »

Mais commençons par le menu, par les premiers paysages, survolé en avion vert grenouille sur les terres noires et fertiles de la région de Tambov. A partir de Volgograd, les sols arides et rouges dignes de la planète Mars annoncent les grandes steppes de l’Asie Centrale. Le sud, quel drôle de pays… A 1300 km de Moscou, l’arrivée au petit aéroport de province annonce la couleur avec ses passagers: les business men dans le pétrole (Gazprom représente 70% de l’économie de la région) et les pêcheurs aux longues cannes bipant aux portillons électroniques. Une navette nous descend comme il se doit Place Lénine (son père était originaire d’Astrakhan) pour découvrir un Kremlin blanc comme neige aux sept grandes tours forteresses. Les églises datant du XVIème siècle sont impressionnantes de beauté et de gigantisme, 23 mètres de haut avec une iconostase de six niveaux pour la cathédrale de la Dormition. Le clocher de la porte Prechistinskie arbore 85 mètres, plus haut que la tour de la Trinité du Kremlin ! Ivan le Terrible ayant ordonné de bâtir des Kremlins dans toute la Moscovie, Astrakhan servait de bastion contre l’envahisseur nomade, mongol et Tatare. Le proverbe russe dit pourtant “Chaque russe a un Tatare parmi ses ancêtres”.

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Un tour d’Astrakhan nous révèle une ville multinationale et bigarée. 0n passe indifféremment des églises orthodoxes à arméniennes, des synagogues aux mosquées. Sur les 500 000 habitants, pas moins de dix religions recensées pour 130     nationalités différentes. Arméniens, Ossètes, Tchétchènes et Azerbaïdjanais s’installent volontiers à Astrakhan. Les frontières toutes proches du Kazakhstan et de la République de Kalmoukie renforcent cette impression cosmopolite jusque dans l’architecture, les couleurs, les marchés, les différents quartiers, les cimetières… De fait, la ville recèle de jolies bâtisses, manoirs de marchands locaux ou maisons en bois sculptés et colorés. Mêmes les fenêtres des HLM sont customisées par style ethnique.

Sous le soleil couchant, on admire ponts et quais de la Volga ainsi que le grand canal que fit construire Pierre le Grand pour permettre aux bateaux de la mer Caspienne d’acheminer leur marchandise jusque sur les marchés, construisant par là même le premier grand port du Sud de la Russie, sur la Mer Caspienne.

Et pour les bécasses qui s’attendaient justement à un bord de mer, ce fut loupé. Car on n’accède à la mer que par voie d’eau. Le majestueux fleuve Volga, large de 3-4 km à Astrakhan fait déjà partie du delta composé de 800 affluents allant s’élargissant jusqu’à former un vaste triangle. L’eau y est la plus pure, auto nettoyée par les plantes, transparente jusqu’à 5 mètres bien que d’une couleur si sombre. Les autochtones la surnomment affectueusement «l’eau noire».

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Pour preuve dès le lendemain, 80 km plus loin, nous attendait la grande balade en bateau qui allait faire de nous des pêcheuses hors pair. Habillées de force comme des chasseuses en forêt tendance treillis militaire, les pêcheurs avaient décidé que nous aurions froid. C’était sans compter la vodka embarquée et nos mouvements dévastateurs sur les petites barques à fond plat. Mais nous nous sommes vite inclinées face à pareil paysage.

IMG_0546Comment imaginer au bord des steppes arides et des dunes de sable ces kilomètres de roseaux blonds, ces immenses champs de feuilles de lotus éparpillés comme des nénuphars géants, ces envols d’oiseaux à perte de vue, ces espèces endémiques que l’on nous chuchote, ces labyrinthes de bras d’eau, cet écosystème de marais, ces petits bouts de terre paradisiaques où accoster sous les saules pleureurs, ces poissons mordant chaque minute à la canne, ces pêcheurs nous regardant médusés mais amusés…

La journée a filé d’un trait ! Non sans qu’on se soit posé maintes questions sur la particularité de la mer Caspienne. Une mer fermée donc, qui n’a pas d’accès aux océans, la plus grande masse d’eau enclavée du monde, grande comme l’Allemagne.

Certains parlent de lac et le statut juridique de la Caspienne n’est pas encore très clair. De fait il y a 5 milliards d’années, c’était une grande mer qui par la tectonique des plaques faisant surgir les montagnes du Caucase fut séparée en trois, créant la mer Noire, la mer Caspienne et la mer d’Aral.

La mer Caspienne a un littoral de 6000 km partagé entre l’Azerbaïdjan, la Russie (avec le Daguestan et la Kalmoukie), le Kazakhstan, le Turkmenistan et tout au sud à 1000 km, l’Iran. De facto, c’est un axe de circulation maritime international et un espace stratégique militaire majeur. Le journal d’Astrakhan titrait d’ailleurs sa première page sur les récents lancements de missiles sur la Syrie !

La mer Caspienne est également riche en ressources énergétiques, Gazprom, premier employeur de la région arbore partout des affiches publicitaires.

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Mais un autre or noir est en pleine restructuration. Astrakhan est connue pour être la capitale mondiale du caviar !

Qui n’a pas en tête les boîtes rondes et bleues décorées d’un poisson courbé estampillées CCCP ?

L’esturgeon qui a frôlé l’extinction par une pêche excessive est aujourd’hui l’objet de toutes les attentions.

Ossiètres, bélugas, sevrugas et sterlets sont élevés dans des fermes piscicoles dans l’embouchure de la Caspienne.

Un troisième jour passé dans une ferme familiale aux 20 000 poissons nous en a appris plus long et plus bon que des années à Moscou !

Je vous passe les détails techniques des espèces des différents bassins mais sachez que ce brave poisson au look préhistorique peut vivre (donc produire) entre 50 et 75 ans. Jusqu’à 100 ans pour le béluga qui atteint une tonne sur 4 mètres avec une production annuelle de 200 kg !

Donc pitié messieurs les braconniers, arrêtez le massacre et laissez faire les professionnels qui savent en extraire les œufs une fois l’an sans les tuer.

Nous avons dignement fêté ces découvertes en mangeant un poisson d’1 mètre de long, une sorte de carpe sauvage appelée Sazan, sagement découpée dans nos assiettes dont les arêtes, que dis-je, les cartilages saillaient comme des poignards. Les Russes le mangent naturellement avec les mains mais nous n’avons ni su ni osé. Mettre du caviar dans le petit creux de notre main gauche, ça oui !

Une visite au marché aux poissons le lendemain nous a appris qu’il fallait le préférer зернистая (zernitstaya) littéralement en grain, qui se détache.  Qu’on le préfère en petits ou gros grains, ferme ou fondant, doux, iodé ou puissant, on dit que le caviar du béluga est le plus fin et aussi le plus cher au monde.,,Mais nous avons retenu l’esturgeon et sommes revenues sagement avec ces fameuses boîtes bleues officielles de 500g pour la modique somme de,17.500 rub (240€).

Pardon Anton d’avoir boudé les poissons séchés. Vivement les fêtes !

Un conseil pour finir ? Celui de venir dans le delta mi-juillet pendant les 3 jours où les lotus sont en fleurs, immenses corolles blanches virant au rose. Car qui l’eût cru, la région est la zone la plus septentrionale des lotus, et la plus grande surface au monde. Leur quantité allant, l’espèce va bientôt pouvoir sortir du livre rouge des espèces en voie de disparition. C’est tout le mal qu’on souhaite à nos amis les esturgeons !

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Emmanuelle Sacchet Dantoine

Avec Anaïk, Annie, Carole, Catherine, Eva, Fabienne, Geneviève, Pascale, Sylvie et Anton.

Octobre 2015



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